Il est des moments dans l’année qui semblent presque écrits d’avance. Noël en fait partie. Bien avant le jour lui-même, tout paraît déjà balisé : les chants que l’on répète, les gestes que l’on anticipe, les tenues que l’on apprête, les attentes silencieuses qui s’installent dans les cœurs. Le mercredi 24 décembre, lors de la veillée de Noël célébrée à Hekima University College, dans sa grande chapelle, les chants de Noël ont précédé la messe dans une atmosphère de joie partagée. Entre vingt heures et vingt et une heures, les voix, les lumières et la ferveur collective semblaient suspendre le temps. Ce moment, attendu et pleinement vécu, s’est imposé comme l’un des plus beaux de l’année. Spontanément, dans mon fort intérieur, une exclamation s’est imposée : Noël, avec ses traditions, sa magie, ses surprises, et surtout cet esprit capable de rassembler et de réchauffer, ne serait-ce que pour un instant.
Pourtant, cette joie n’a pas clos l’année ; elle l’a ouverte autrement. Lorsque la musique s’est tue, une question plus profonde s’est imposée : que reste-t-il lorsque les célébrations passent ? Que devient une année une fois dépassés ses temps forts ? Noël, loin d’être une parenthèse enchantée, s’est alors révélée comme un appel à la relecture. Non pas un simple bilan, mais un discernement : relire ce qui a été vécu, ce qui a tenu, ce qui a été blessé aussi. Une année ne se comprend pas seulement à partir de ses sommets, mais à partir de la mémoire qu’elle laisse et de la responsabilité qu’elle engage.
À l’échelle mondiale, l’année 2025 a été marquée par la persistance et la multiplication des conflits. Dans plusieurs régions du monde, notamment en Afrique, en Europe de l’Est et au Moyen-Orient, la violence armée a continué de structurer le quotidien de millions de personnes, rappelant l’incapacité persistante à prévenir durablement la guerre. Ces conflits, souvent anciens mais ravivés par de nouveaux rapports de force, ont façonné l’année par leur brutalité, la banalisation de la souffrance humaine et les déplacements massifs de populations. Dans ce contexte, l’émergence ou le retour sur la scène internationale de figures politiques se présentant comme médiateurs de paix, notamment Donald Trump, a suscité autant d’espoirs que de controverses, relevant combien la quête de paix demeure traversée par des logiques de pouvoir, d’intérêts stratégiques et de mise en scène politique parfois ambiguës.
Parallèlement à ces fractures géopolitiques, l’année a aussi été marquée par des transformations moins visibles mais tout aussi décisives. La question écologique et la transition verte se sont imposées avec une urgence renouvelée dans un monde de plus en plus affecté par les dérèglements climatiques et les inégalités environnementales. Dans le même temps, l’intelligence artificielle a connu une expansion sans précédent, s’invitant dans les domaines du travail, de la recherche, de la gouvernance et même de la réflexion éthique. Entre promesses de progrès et craintes légitimes, cette accélération technologique a posé des questions fondamentales sur le sens du développement, la responsabilité humaine et la place de la personne dans un monde de plus en plus automatisé.
Dans ce paysage mondial fragmenté, l’Afrique a partagé les mêmes vulnérabilités, souvent de manière amplifiée. Les réorientations politiques et diplomatiques des grandes puissances ont affecté la coopération internationale et le secteur humanitaire, accentuant la précarité de nombreuses populations. Des conflits latents se sont ravivés, de nouvelles tensions ont émergé, tandis que la question des réfugiés et des personnes déplacées internes demeurait l’un des visages les plus visibles de l’année. Et pourtant, au milieu de ces fragilités, le vent de la génération Z continue de souffler sur le continent, rappelant que l’Afrique demeure habitée par une jeunesse qui refuse le silence et cherche, parfois dans la tension, des chemins de dignité et d’avenir.
Dans ce tableau déjà lourd, la situation en République démocratique du Congo s’est imposée comme une blessure particulièrement douloureuse. Dès le tout début de l’année, la reprise et l’intensification des violences ont rapidement dissipé les espoirs d’un apaisement durable. Les attentes d’un retour à la paix ont cédé la place à une désillusion profonde, tandis que les populations continuaient de vivre au rythme de l’insécurité, des déplacements et du deuil. À l’approche de la fin de l’année, nombreux sont ceux qui célèbrent Noël et les fêtes dans une atmosphère marquée par l’incertitude, où la joie se mêle à l’angoisse, et où l’espérance relève davantage de la résistance intérieure que de la promesse immédiate.
Dans ce contexte, des lieux de formation comme Hekima University College demeurent des espaces de discernement où des étudiants venus de divers horizons africains apprennent à penser la paix, la justice et la responsabilité humaine à partir de réalités vécues. De son côté, le Jesuit Historical Institute in Africa, JHIA, rappelle, par le travail de la mémoire et de la recherche, que relire le présent suppose de s’enraciner dans l’histoire pour éclairer les défis du temps à venir.
Cette conviction a trouvé un écho particulier lors d’une rencontre, en juillet, à Kenyatta University, où l’historien Toyin Falola invitait chacun à raconter son histoire. Selon lui, ce sont ces récits modestes et parfois fragmentaires qui constituent la trame véritable de l’histoire. Cette invitation rejoint profondément la mission du JHIA : faire place aux voix, préserver les traces, et refuser que l’histoire se réduise aux seuls grands événements.
Elle s’inscrit aussi dans une année marquée, au sein de l’Institut, par des temps de pause et de transition, notamment une réflexion collective sur la contextualisation africaine des Exercices spirituels de saint Ignace, ainsi que des changements dans la direction, rappelant que, comme les personnes, les institutions vivent de passages, d’arrêts nécessaires et de relectures, où certaines choses s’achèvent pendant que d’autres prennent forme.
À mesure que l’année touche à sa fin, ces relectures collectives rejoignent inévitablement des interrogations plus intimes, partagées par beaucoup, même lorsqu’elles restent silencieuses. Comment cette année a-t-elle été vécue, au-delà des calendriers et des événements marquants ? Qu’est-ce qui a tenu, et qu’est-ce qui s’est effondré en chemin ? Quelles promesses n’ont pas été tenues, quelles résistances ont émergé, quelles leçons se sont imposées sans être pleinement formulées ? Pour nombre de croyants, ces questions s’accompagnent aussi d’une évaluation intérieure du lien entretenu avec Dieu, de la fidélité dans l’épreuve et de la capacité à espérer sans se dérober au réel. Les résolutions pour l’année à venir apparaissent alors moins comme des ruptures artificielles que comme une manière de se disposer autrement devant la vie, devant les autres et devant Dieu.
Et si l’on concluait ces réflexions comme tout le monde le fait, en souhaitant simplement que 2026 soit une bonne année, pleine de réussite, de bonté et de promesses ? Après tout, les mots sont faciles et les débuts d’année s’y prêtent. Pourtant, à l’issue de cette relecture, une telle conclusion semble insuffisante. Peut-être vaut-il mieux accueillir l’année qui vient sans slogans, mais avec la décision humble de rester attentifs, responsables et fidèles à la vie, même lorsqu’elle déroute, même lorsqu’elle exige davantage que de simples vœux.
Par Ella Mindja
Institute of Peace Studies and International Relations | Hekima University College