Espérer en Afrique aujourd’hui n’a rien d’évident. Ce n’est ni un réflexe naturel ni un luxe spirituel réservé à ceux qui vivent à l’abri des secousses de l’histoire. Espérer, ici sur le continent, se fait souvent à contre-courant, dans un monde usé par des promesses trahies, la répétition des violences et la fatigue des peuples qui ne savent plus à quel saint se vouer. Faut-il rappeler que l’Afrique porte dans sa chair une mémoire longue de blessures héritées de l’esclavage, de la colonisation, des dépendances économiques et des conflits postcoloniaux auxquelles s’ajoutent des fractures contemporaines, telles que la pauvreté structurelle, les injustices endémiques, les crises politiques, les déracinements forcés et le désarroi de la jeunesse. Et pourtant, contre toute attente, l’espérance persiste et survit, souvent là où tout semblait perdu. L’Afrique souffre, mais elle engendre. Elle saigne, mais elle marche. L’espérance est blessée, mais, paradoxalement, féconde. Alors que l’Église universelle conclut l’année jubilaire sur l’espérance, il est légitime de se demander : qu’est-ce qu’espérer, ici, en Afrique, aujourd’hui ? Pour qui? À quel prix ? Au nom de quoi ? Qu’est-ce qui autorise encore l’espérance quand tant de promesses se sont déjà effondrées ? Quelles conditions rendent l’espérance possible, non comme un mot, mais comme une force de transfiguration personnelle, communautaire, sociale ? Mais avant tout, ne confond-on pas trop vite l’espérance et l’optimisme, au risque de vider l’espérance chrétienne de sa force subversive ?
L’espérance, une vertu traversée par la nuit
Si le langage courant tend à confondre l’espérance et l’optimisme, la tradition chrétienne opère entre les deux une distinction essentielle. En effet, l’optimisme dépend des circonstances. Il se nourrit de signes favorables et s’effondre lorsque l’histoire se durcit. L’espérance, elle, est d’un autre ordre; elle est théologale. Elle n’est pas d’abord un produit de notre psychologie, mais une confiance en Dieu qui promet et demeure fidèle. Elle persiste lorsque les indicateurs sont au rouge, lorsque l’avenir paraît fermé et incertain. C’est ainsi que, dans la tradition biblique, l’espérance n’est jamais une posture confortable. Elle naît dans l’épreuve.
Il suffit, pour s’en convaincre, de rappeler que l’Exode surgit du sein même de l’esclavage ; que les psaumes donnent au peuple des mots pour crier, protester et supplier ; que l’Exil, loin d’être un accident de parcours, devient le lieu où l’on apprend à espérer sans garanties. Dans toutes ces histoires, Dieu ne supprime pas la nuit. Il y creuse une route. Autant dire que l’espérance n’annule pas la lamentation ; elle la traverse. Cette compréhension trouve son accomplissement dans le Nouveau Testament, où la Résurrection ne nie pas la crucifixion, mais l’assume et la dépasse.Qu’il en soit ainsi, ne veut pas dire que la souffrance soit bonne, ni que le mal soit nécessaire. C’est plutôt confesser que le mal n’est jamais souverain.
Dès lors, l’espérance chrétienne se profile comme une vertu « traversée par la nuit ». Elle sait que l’attente est longue, que le temps est parfois cruel, que les promesses semblent tarder. Mais elle refuse de réduire la réalité à ce qu’elle montre. Elle sait lire, au cœur du visible, des signes d’un autre avenir, plus radieux et même lumineux. Voilà pourquoi l’espérance chrétienne se comprend toujours dans la tension constante entre le “déjà-là” du Royaume inauguré par le Christ et le “pas encore” de sa pleine manifestation. Elle confesse que Dieu a déjà commencé son œuvre de résurrection dans l’histoire, même si la plénitude de cette promesse reste à venir.
C’est aussi pour cette raison que clore une année jubilaire consacrée à l’espérance n’est pas un simple exercice commémoratif. En fait, dans la tradition biblique et ecclésiale, le jubilé est toujours un temps de rupture et de relance, un moment où l’histoire est symboliquement arrêtée pour être remise devant Dieu. Il est un temps de libération, de remise des dettes, de restauration des relations brisées. À ce titre, ce jubilé ne se contente pas d’annoncer l’espérance. Il la met à l’épreuve du réel. Pour l’Afrique, cette dimension jubilaire ne peut manquer d’interroger les consciences: comment espérer lorsque la nuit semble parfois plus longue que l’aube ? Mieux encore, où discerner les signes de la résurrection dans une Afrique marquée par tant de crucifixions ?
Une espérance qui marche avec et pour ceux dont l’histoire a été confisquée
S’interroger ainsi revient à reconnaître que l’Afrique n’est pas seulement un contexte où l’espérance serait mise à l’épreuve, mais aussi un lieu où elle s’invente, se purifie et se reconfigure. À cet égard, penser l’espérance chrétienne sur le continent africain ne peut se faire sans une traversée lucide de la mémoire. On ne le dira jamais assez, nous portons, consciemment ou non, une histoire blessée qui continue de peser sur les imaginaires collectifs et les structures de pensée de beaucoup. Les violences du passé ne sont pas seulement des événements révolus. Elles ont laissé des traces dans les corps, les institutions, et jusque dans la manière de se projeter dans l’avenir. L’héritage colonial, par exemple, n’est pas seulement politique et/ou économique. Il est aussi symbolique et spirituel. Il a souvent instillé une suspicion envers soi-même, une intériorisation de l’échec, une difficulté à croire que l’on puisse être le sujet de son propre destin, l’auteur de son histoire. À cela s’ajoutent des blessures plus récentes : guerres civiles, génocides, violences électorales, terrorismes, déplacements massifs de populations.
Un tel tableau maussade oblige à refuser toute théologie de l’espérance qui serait abstraite, désincarnée ou consolatrice à bon marché. Espérer en Afrique aujourd’hui ne peut pas consister à spiritualiser la souffrance ni à sacraliser la patience des pauvres. Cela trahirait l’Évangile. L’espérance chrétienne n’est crédible que si elle se laisse instruire par les blessures, si elle accepte d’être mise à l’épreuve par les victimes de l’histoire, et si elle consent à marcher avec et pour ceux dont l’histoire a été confisquée. Une telle posture, on en conviendra, ne peut être dissociée de la justice. Elle appelle à des structures plus justes, à une économie au service de la vie, à une gouvernance responsable. Sans cet enracinement social, l’espérance devient un discours qui apaise les consciences sans changer les réalités.
Il y a donc une tâche théologique majeure : articuler une espérance qui ne soit ni fatalisme religieux (« il faut accepter ») ni promesse magique (« tout ira bien »). L’espérance chrétienne en Afrique doit être une parole vraie, qui ne trahit pas la souffrance, mais qui ne se laisse pas non plus emprisonner par elle. Le fait est que là où la pauvreté est structurelle, l’espérance chrétienne doit prendre la forme d’une espérance active, capable de soutenir l’engagement civique, la lutte contre la corruption, la défense des plus vulnérables. Elle doit aussi reconnaître la dignité déjà à l’œuvre dans les gestes ordinaires : partager un repas, accueillir un enfant, soigner un voisin, enterrer les morts avec respect. Ces gestes minuscules sont souvent des actes d’espérance plus éloquents que de longs discours.
Enfin, penser l’espérance en Afrique ne doit pas se faire sans sa jeunesse. Aujourd’hui, force est de constater que nombre de jeunes vivent une tension insupportable entre leurs aspirations et les possibilités réelles offertes par leurs sociétés. Le chômage massif, la précarité, l’absence de perspectives politiques crédibles alimentent la colère, le découragement ou le désir d’exil. Pour beaucoup, l’espérance semble se trouver ailleurs, hors du continent, parfois au prix de la mort. C’est sans étonnement que la Méditerranée est aujourd’hui un cimetière à ciel ouvert, avalant dans ses eaux profondes des jeunes Africains à la recherche d’un Eldorado. Et pourtant, cette même jeunesse porte aussi des rêves de justice, de reconnaissance, de participation, de dignité. Les mobilisations citoyennes, les engagements culturels, artistiques et numériques témoignent d’une espérance qui refuse de se taire.
D’où l’urgence d’une pastorale capable d’accompagner les questions éreintantes de la jeunesse, d’assumer les conflits, et d’ouvrir des espaces où la foi ne soit pas perçue comme une fuite, mais comme une ressource pour penser et transformer le réel. Dès lors, l’Église en Afrique ne peut se contenter d’être la gardienne d’un discours sur l’espérance. Elle est appelée à en devenir un lieu crédible. Cela suppose une Église qui écoute avant de parler, qui accompagne avant de juger, qui partage les vulnérabilités de son peuple. Une Église capable de tenir ensemble la prière et l’engagement, la mémoire des blessures et l’audace de l’avenir.
À l’heure où s’achève l’année jubilaire, une responsabilité particulière incombe aux communautés chrétiennes : faire de ce temps de grâce un point de départ plutôt qu’une conclusion. Là où les institutions faillissent, là où les liens sociaux se délitent, les communautés locales sont appelées à être un espace de recomposition de l’espérance dans les paroisses, les mouvements ecclesiaux, les lieux de formation, etc. Il s’agit non pas de se présenter comme une puissance de remplacement, mais comme un ferment discret du Royaume. Car, espérer aujourd’hui en Afrique, c’est refuser de céder au cynisme ou à la résignation. C’est croire, contre vents et marrées, que le dernier mot n’appartient ni à la mort, ni à la corruption, ni à l’exil, mais à une Vie plus forte, déjà à l’œuvre dans les marges, dans les gestes simples, dans les combats silencieux. Un jour, peut-être sans bruit, l’Afrique fleurira. Elle portera des fruits inattendus, nés de la fidélité obscure de ceux qui ont cru, prié, semé même sans voir la moisson. Ce n’est ainsi que Dieu fait toutes choses nouvelles, car c’est précisément dans les terres craquelées de l’histoire qu’il dépose les semences de son Royaume.
Par Camille Mukoso, SJ
Jesuit School of Theology | Hekima University College