Read this article in English

Le passage d’une année à l’autre invite toujours à plus qu’un simple changement de calendrier. Il appelle une relecture. Dans la tradition ignatienne, le temps n’est jamais neutre : il porte la mémoire, révèle des fractures et ouvre des horizons de l’espérance, fragiles mais réels. En entrant en 2026, ce numéro de la Newsletter du JHIA se situe délibérément à cette croisée — entre ce qui a été vécu, ce qui continue de blesser, et ce qui appelle encore une espérance responsable.

En relisant 2025, il est difficile d’échapper à un sentiment de fragmentation globale et continentale. Les conflits armés ont persisté et se sont multipliés ; l’urgence écologique s’est intensifiée ; l’accélération technologique, en particulier à travers l’intelligence artificielle, a reconfiguré le travail, le savoir et les débats éthiques à un rythme que notre discernement collectif peine à suivre. En Afrique, ces dynamiques mondiales ont souvent été vécues de manière amplifiée : violences renouvelées dans certaines régions, déplacements persistants, rétrécissement de l’espace humanitaire et profonde incertitude quant aux avenirs politiques et économiques. Les tragédies qui se déroulent en République démocratique du Congo, au Soudan, dans le Sahel et dans de nombreuses autres régions d’Afrique se sont imposées comme des rappels particulièrement douloureux que la paix demeure insaisissable pour beaucoup sur le continent, et que l’espérance survit souvent davantage comme résistance intérieure que comme progrès visible.

Et pourtant, 2025 n’a pas été seulement une année d’obscurité. Elle a aussi été marquée par un travail de mémoire, par des questions qui ont refusé d’être réduites au silence, et par l’insistance discrète de l’espérance. Comme le suggère avec justesse la réflexion d’Ella Ga Muderhwa, Relire 2025 : mémoire, fractures et fragile espérance, l’année appelait non pas une évaluation superficielle, mais un discernement. Que reste-t-il lorsque les célébrations sont passées ? Quelle responsabilité la mémoire fait-elle peser sur nous ? Sa méditation, enracinée dans l’expérience vécue et attentive aux réalités globales et africaines, nous rappelle que les années ne se comprennent pas seulement à partir de leurs sommets, mais à partir des traces qu’elles laissent et de la fidélité qu’elles exigent.

Cette attention à la mémoire est au cœur de la mission du JHIA. Relire le présent de manière responsable suppose de s’enraciner dans l’histoire — non comme un refuge nostalgique, mais comme une ressource critique pour éclairer les défis d’aujourd’hui et de demain. En 2025, l’Institut lui-même a traversé des moments de pause et de transition : changements de leadership, discernement institutionnel et réflexion collective sur la contextualisation africaine des Exercices spirituels de saint Ignace. Ces moments nous ont rappelé que les institutions, à l’instar des personnes, grandissent à travers des passages, des fins et de nouveaux commencements. Ils ont aussi réaffirmé que le travail historique n’est jamais détaché des réalités vécues : il est un service rendu à la vérité, à l’identité et à l’espérance.

Les articles de ce numéro font écho à cette conviction et l’approfondissent. Christian Kombe, SJ, nous conduit aux sources de la foi et sur les chemins de la paix à travers son analyse du premier voyage apostolique du pape Léon XIV en Türkiye et au Liban. Marqué par la mémoire, le dialogue et la réconciliation, ce voyage a mis en lumière la manière dont l’histoire — Nicée, les premiers conciles, le credo partagé des chrétiens — demeure aujourd’hui une ressource vivante pour l’unité. Les gestes du pape en faveur de l’œcuménisme, du dialogue interreligieux et d’un Moyen-Orient meurtri résonnent profondément avec les luttes et les aspirations de l’Afrique. Son désir exprimé de visiter un jour l’Afrique, en particulier l’Algérie et la terre de saint Augustin, n’est pas seulement une possibilité diplomatique ; il constitue une reconnaissance symbolique de l’Afrique comme l’un des berceaux intellectuels et spirituels du christianisme. Pour les historiens comme pour les théologiens, ce geste réaffirme l’importance de réinscrire l’Afrique dans le récit chrétien mondial.

Camille Mukoso, SJ, dans Espérer en Afrique : une audace à contre-courant, affronte de front la tentation de confondre espérance et optimisme. Sa réflexion insiste sur le fait que l’espérance chrétienne en Afrique doit passer par la nuit — par la mémoire des blessures, par les exigences de justice, par la parole de ceux dont l’histoire a été confisquée. Il ne s’agit pas d’une espérance qui anesthésie la souffrance, mais d’une espérance qui marche avec elle et résiste au cynisme. Particulièrement frappante est son insistance sur la jeunesse, souvent prise entre aspiration et exclusion : elle n’est pas seulement victime de systèmes brisés, mais aussi porteuse d’une espérance inventive et exigeante. Sa contribution interpelle l’Église, les chercheurs et les institutions, les appelant à devenir des espaces crédibles d’espérance, où mémoire et action, prière et justice, sont tenues ensemble.

À l’orée de 2026, la tâche qui se présente au JHIA apparaît plus clairement — et plus exigeante. Dans un monde tenté par l’amnésie, la simplification ou la manipulation idéologique du passé, le travail de recherche historique, d’archivage et de narration constitue en lui-même un acte d’espérance. Préserver des traces, faire place à des récits fragmentés, insister sur la complexité et la dignité — voilà qui dépasse de simples exercices académiques. Il s’agit d’engagements éthiques et spirituels.

L’année qui vient nous invite à approfondir les collaborations, à accompagner les chercheurs, à renforcer des travaux qui parlent aux réalités vécues en Afrique, et à poursuivre la réflexion sur la manière dont la spiritualité ignatienne peut être inculturée et mobilisée de façon signifiante dans les contextes africains. Elle nous appelle aussi à demeurer attentifs : aux évolutions mondiales, aux dynamiques ecclésiales, et aux questions silencieuses portées par les étudiants, les chercheurs et les communautés que nous servons.

Plutôt que d’ouvrir 2026 par de grands slogans, il est peut-être suffisant — et plus fidèle — de renouveler une résolution plus simple : demeurer attentifs à l’histoire, responsables dans l’interprétation, et humbles devant la réalité. C’est ainsi que le JHIA poursuit son œuvre discrète mais essentielle : aider l’Afrique, et l’Église, à se souvenir avec vérité, à discerner avec sagesse et à espérer sans illusion.

 

 

Par Norbert Litoing, SJ
Directeur par intérim- JHIA