Le symposium a été un grand succès. Les interventions étaient de grande qualité intellectuelle. Les expériences pratiques partagées et sur lesquelles nous avons eu l’opportunité de réfléchir nous ont permis d’admirer l’immense travail d’appropriation, de vernacularisation, de traduction, de popularisation des Exercices Spirituels qui se fait en terre africaine. Nous avons pu apprécier leur potentiel transformateur pour nos vies, nos sociétés africaines, et le long chemin qu’il reste aux Exercices Spirituels de parcourir dans nos cœurs, nos sociétés souvent pauvres et blessées, une jeunesse trop assoiffée mais sans direction ni source pour boire la bonne eau.
Le choix du thème du prochain symposium allait donc de soi. Il faut avancer au large. Jeter le filet en eau profonde, pour faire et réfléchir sur ce que nous faisons pour vernaculariser et vulgariser les Exercices Spirituels dans la formation des nôtres, l’accompagnement des jeunes et des pauvres, les familles africaines, etc. C’est pourtant cet effort de réflexion en profondeur qui ne cesse de préoccuper.
C’était le deuxième jour du symposium. Des groupes avaient été prévus pour approfondir certains aspects touchant à la manière dont les Exercices Spirituels sont reçus, vécus, pratiqués en Afrique. La formation avait fait le plein, tout comme le groupe réfléchissant sur les centres spirituels. Un troisième groupe, chargé de réfléchir sur l’apostolat intellectuel, causa un sentiment de choc. Sur la cinquantaine des participants, seulement deux s’intéressèrent à ce groupe, et l’un dût s’excuser à la dernière minute, avant que le modérateur du jour ne suspende le travail du groupe.

Le P. José García de Castro, SJ, prononce le discours d’ouverture intitulé « S’inspirer des sources ».
Le malaise était perceptible dans la mise en commun. C’est un des grands intellectuels du groupe, José García de Castro, SJ, qui, le premier manifesta son grand étonnement. « Où sont les sources ? » S’écria-t-il. « Qui s’en occupe ? Qui les étudie ? Qui les approfondit ? » L’une des grandes faiblesses de l’apostolat de la Compagnie en Afrique était ainsi exposée en plein colloque international. Le cri d’alarme que l’Institut Historique lance depuis le premier numéro de ce Newsletter résonnait enfin au-delà de l’Afrique elle-même pour devenir, je l’espère, le cri du corps tout entier de la Compagnie et de l’Église. L’absence de l’Afrique dans la production intellectuelle de la Compagnie et de l’Église peut demeurer un point d’interrogation, une petite virgule cachée dans les immenses sources et publications que comptent la Compagnie et l’Église.
Et pourtant, cette absence, ce silence, cette négligence qui se transforme progressivement en désintérêt peut glisser progressivement vers une mort. La mort d’un pilier important de la Compagnie dans la connaissance d’elle-même, et la saisie profonde de son identité par la partie la plus jeune de son corps. La mort aussi d’une mission essentielle de la Compagnie au sein de l’Église Universelle. Car, sans une Afrique bien formée intellectuellement, c’est un pilier de la Compagnie qui va irrésistiblement céder à la crise démographique, une voix importante dont le monde n’entendra jamais l’écho, une humanité qui se mourra d’elle-même pour faute de connaissance de son berceau.
Mettre fin à cette absence, cette négligence, ce silence mortifère, nous ne le répéterons jamais assez, est œuvre commune, œuvre universelle. Cette voix se fera d’autant moins audible que l’accès aux sources, logées dans un Occident de plus en plus hostile aux étrangers, deviendront moins accessibles. Des études sur l’Institut exigeront de longs voyages, deviendront plus chers, exactement dans un contexte où le nombre des experts jésuites sur la connaissance de notre Institut diminue et rendra plus difficile la transmission. A moins de faire le détour vers un monde laïc qui trouve en la Compagnie une institution digne d’être étudiée, parfois plus que nous-mêmes.
Les enjeux de cette situation ne peuvent pas, plus longuement, être ignorés par le corps tout entier de la Compagnie et de l’Église. Il en va de leur relevance, en profondeur, dans un monde changeant et où la superficialité continue de dicter sa loi.
In Christo Domino,
Par Jean Luc Enyegue, SJ
Directeur de la JHIA