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La paix est souvent pensée comme un processus politique, négocié autour de tables de dialogue ou inscrit dans des accords formels. Pourtant, mon internship avec Oikodiplomatique m’a conduite à une compréhension plus large et plus profonde de la paix : une paix qui se construit aussi à travers la relation à la terre, aux écosystèmes et à l’intériorité humaine.

Dans des contextes marqués par les conflits, les crises climatiques et les injustices structurelles, la dégradation de l’environnement ne menace pas seulement les moyens de subsistance. Elle affecte également le bien-être psychosocial des individus et fragilise les conditions mêmes de la coexistence. À l’inverse, restaurer la nature peut devenir un acte de paix, à la fois collectif et intérieur.

Cette réflexion s’est progressivement construite à partir de deux expériences complémentaires : l’observation du cas de Kereita Forest et les échanges vécus lors d’un workshop organisé par Oikodiplomatique, où la question de la guérison humaine à travers la nature a été explicitement soulevée par un acteur engagé dans le domaine environnemental.

Kereita Forest : une paix enracinée dans l’environnement

Kereita Forest, située sur l’escarpement kikuyu à la lisière de la vallée du Rift, est un espace marqué par une histoire de tensions entre communautés. Les conflits passés entre Maasai pastoralistes et Kikuyu agriculteurs étaient liés à l’accès à la terre, à l’eau et aux ressources forestières, dans un contexte de pression environnementale croissante.

Bien que Oikodiplomatique n’intervienne pas directement à Kereita, cette expérience de terrain m’a permis d’observer une réalité post-conflit et de l’interpréter à travers les cadres de l’environnement et de la paix développés durant mon internship. Kereita constitue ainsi un espace d’apprentissage et de réflexion particulièrement révélateur.

Aujourd’hui, la paix à Kereita repose sur une gouvernance environnementale continue : restauration forestière, protection des zones de captage d’eau, régulation de l’accès au pâturage et mécanismes communautaires de surveillance. Ces pratiques ne se limitent pas à la conservation écologique. Elles réduisent concrètement les causes structurelles des tensions passées et transforment les relations entre communautés.

En observant ces dynamiques, il devient clair que la paix n’est pas seulement maintenue par l’absence de violence, mais par des pratiques quotidiennes de coopération autour d’un écosystème partagé.

Quand la nature devient un espace de guérison intérieure

C’est lors d’un workshop organisé par Oikodiplomatique qu’un intervenant, acteur engagé dans le domaine de l’environnement, a ouvert une réflexion qui a profondément enrichi mon regard. En parlant de forêts et de restauration écologique, il a évoqué la manière dont les espaces naturels sont des lieux de guérison intérieure.

Venant d’un contexte marqué par les conflits, les traumatismes et les déplacements, cette intervention m’a permis de faire un lien que l’on ignore souvent, mais qui existe pourtant de manière évidente dans l’expérience humaine. Partout, des personnes marchent dans les forêts, s’approchent de l’eau, recherchent le silence et la stabilité de la nature pour retrouver une forme de paix intérieure. Sans toujours utiliser le langage de la santé mentale ou du trauma, elles y trouvent un apaisement réel. Le corps ralentit, l’esprit respire, et certaines blessures invisibles commencent à se réparer.

Dans des sociétés affectées par la violence, l’injustice environnementale et l’incertitude, cette dimension est essentielle. Les conflits laissent des traces intérieures profondes : peur, méfiance, fatigue émotionnelle, perte de repères. La nature offre alors un espace particulier, sans jugement et sans injonction, où la présence, la continuité du paysage et le rythme naturel peuvent soutenir un processus de régulation émotionnelle et de reconstruction.

Relier paix communautaire et guérison humaine

L’expérience de Kereita et les réflexions issues du workshop m’ont amenée à considérer la paix comme un processus à plusieurs niveaux. La paix sociale et communautaire ne peut être durable si elle n’est pas accompagnée d’une forme de guérison intérieure des individus qui composent ces communautés.

Des personnes apaisées sont plus capables d’écoute, de dialogue et de coopération. De la même manière, un environnement restauré peut offrir un sentiment de sécurité, d’appartenance et de stabilité, conditions nécessaires à la reconstruction personnelle et collective. À l’inverse, la dégradation écologique peut raviver l’insécurité intérieure et réactiver des dynamiques de conflit.

Cette dimension psychosociale de l’environnement reste largement absente des cadres institutionnels de la paix. Pourtant, elle mérite d’être pleinement reconnue. Restaurer les écosystèmes, protéger les forêts et préserver les espaces naturels ne relèvent pas uniquement de la conservation ou de l’action climatique. Ce sont aussi des contributions silencieuses mais puissantes à la guérison des personnes et à la prévention des conflits.

Conclusion : une paix à la fois écologique et intérieure

Mon internship avec Oikodiplomatique m’a permis de comprendre que la paix ne se limite ni aux accords politiques ni aux interventions techniques. Elle se construit dans la manière dont les communautés gèrent leurs ressources, mais aussi dans la façon dont les individus se reconnectent à eux-mêmes et à leur environnement.

À Kereita, restaurer la forêt contribue à maintenir la coexistence. Plus largement, la nature peut aussi soutenir la guérison intérieure dans des contextes marqués par la violence et l’incertitude. Reconnaître ce lien, c’est élargir notre compréhension de la paix et affirmer que la justice environnementale, le bien-être humain et la paix durable sont profondément interconnectés.

Dans un monde confronté à des crises écologiques et sociales croissantes, cette approche intégrée n’est pas un luxe. Elle est une nécessité.

 

Par Ella Mindja
Institute of Peace Studies and International Relations | Hekima University College