Pour son premier voyage apostolique, le pape Léon XIV s’est rendu en Türkiye et au Liban, du 27 novembre au 2 décembre 2025. Cette visite inaugurale, riche en symboles, s’est inscrite sous un triple signe : la mémoire, le dialogue et la paix. Mémoire des origines de la foi chrétienne ; dialogue œcuménique et interreligieux ; et engagement pastoral en faveur de la réconciliation dans un Moyen-Orient meurtri.
Türkiye : Nicée, matrice de l’unité chrétienne
La première étape du voyage a conduit le Pontife en Türkiye, une terre indissociablement liée aux débuts du christianisme. À son arrivée à Istanbul, le 27 novembre, le Pape a rappelé aux autorités politiques que cette région, « qui est un pont entre l’Orient et l’Occident, entre l’Asie et l’Europe, et un carrefour de cultures et de religions », demeure un appel vivant à « une fraternité qui reconnaît et apprécie les différences » (Voyage apostolique en Türkiye : Rencontre avec les autorités, la société civile et le corps diplomatique, Ankara, 27 novembre 2025).
Le cœur de cette étape fut la commémoration du 1700ᵉ anniversaire du concile de Nicée, premier concile œcuménique de l’Église indivise. Avant même le voyage, Léon XIV en avait donné le ton œcuménique par la publication, le 23 novembre, de la Lettre apostolique In Unitate Fidei. Dans ce texte programmatique, il rappelait que la profession de foi formulée à Nicée constitue « le cœur de la foi chrétienne » et l’héritage commun de tous les chrétiens. Loin d’être un vestige doctrinal du passé, le Credo nicéno-constantinopolitain demeure, selon le Pape, une source d’espérance, de communion et de responsabilité pour tous les baptisés (Lettre apostolique In Unitate Fidei à l’occasion du 1700ᵉ anniversaire du concile de Nicée, 23 novembre 2025).
De fait, le moment le plus marquant de la visite en Türkiye fut sans doute la prière œcuménique à Iznik, l’ancienne Nicée, célébrée le vendredi 28 novembre sur les vestiges de la basilique Saint-Néophyte. Aux côtés du patriarche œcuménique Bartholomée Ier, de patriarches des Églises orthodoxes orientales, de représentants de l’Église apostolique arménienne et de nombreuses communautés protestantes, le Pape a commémoré l’événement fondateur de 325. Tous ont proclamé ensemble le Credo nicéno-constantinopolitain. Dans son allocution, l’évêque de Rome a rappelé que la confession christologique de Nicée unit déjà tous les chrétiens et les presse de dépasser les divisions par l’amour mutuel et le dialogue. La foi en l’unique Père appelle nécessairement les croyants à une fraternité universelle, rejetant « l’instrumentalisation de la religion pour justifier la guerre, la violence ou toute forme de fondamentalisme ou de fanatisme. Les chemins à suivre sont au contraire ceux de la rencontre fraternelle, du dialogue et de la coopération » (Voyage apostolique en Türkiye : Prière œcuménique près des fouilles archéologiques de l’ancienne basilique Saint-Néophyte à İznik, 28 novembre 2025).
Parmi les autres temps forts de l’étape turque figurent une visite respectueuse à la Mosquée Bleue ; une rencontre avec les responsables des Églises locales et des communautés chrétiennes à l’église syriaque orthodoxe Mor Ephrem ; la signature d’une déclaration commune avec le patriarche Bartholomée Ier au palais patriarcal ; une visite de prière à la cathédrale apostolique arménienne ; la participation du Pape à la Divine Liturgie présidée par Bartholomée Ier à l’église patriarcale Saint-Georges ; la grande messe célébrée à la Volkswagen Arena en présence de plusieurs milliers de fidèles ; ainsi que de nombreuses rencontres pastorales et caritatives (Voyage apostolique de Sa Sainteté en Türkiye et au Liban avec pèlerinage à İznik – Türkiye – à l’occasion du 1700ᵉ anniversaire du premier concile de Nicée, 27 novembre – 2 décembre 2025).
Liban : espérance, coexistence et réconciliation
Dans une continuité spirituelle et géographique avec la Türkiye, l’étape libanaise du voyage (30 novembre – 2 décembre) a déployé une autre dimension du même message : l’espérance au cœur de la fragilité. Accueilli à Beyrouth, le Pape a rencontré les autorités politiques et les patriarches catholiques, soulignant le rôle unique du Liban comme laboratoire historique de la coexistence religieuse.
Le 1ᵉʳ décembre, Léon XIV s’est rendu à Annaya pour prier sur la tombe de saint Charbel Makhlouf, figure de sainteté vénérée dans le monde entier, avant de rencontrer le clergé et les agents pastoraux à Harissa, au sanctuaire de Notre-Dame du Liban. Il a ensuite participé à une rencontre œcuménique et interreligieuse sur la place des Martyrs à Beyrouth, suivie d’une rencontre avec les jeunes à Bkerké, siège du patriarcat maronite.
Dans son discours lors de la rencontre interreligieuse, le Pape s’est fait l’écho de l’inspiration de Nostra Aetate et d’Ecclesia in Medio Oriente, rappelant que le dialogue entre chrétiens, musulmans, juifs et druzes ne repose pas d’abord sur des considérations politiques, mais sur des fondements théologiques et spirituels. Avec une force particulière, il a évoqué l’imagerie des cèdres et des oliviers du Liban, symboles de justice, de fécondité, de réconciliation et de paix, une vocation que le peuple libanais est appelé à incarner (Voyage apostolique au Liban : Rencontre œcuménique et interreligieuse sur la place des Martyrs à Beyrouth, 1ᵉʳ décembre 2025).
Le pèlerinage sur le site de l’explosion du port de Beyrouth, la visite à l’hôpital de Jal el-Dib et la grande messe célébrée le 2 décembre sur le front de mer ont donné à la visite une tonalité profondément pastorale. Léon XIV a à la fois admiré la beauté du Liban célébrée dans l’Écriture et déploré qu’elle ait été assombrie par les nombreux maux qui marquent l’histoire récente du pays : « la pauvreté et la souffrance (…), le contexte politique fragile et souvent instable, la grave crise économique (…), la violence et les conflits qui ont ravivé d’anciennes peurs ». Ce n’est qu’en désarmant les cœurs, a-t-il insisté, que le rêve d’un Liban glorieux et uni, fondé sur la paix, la justice et la fraternité, pourra être restauré (Voyage apostolique au Liban : Sainte Messe au “Beirut Waterfront”, Beyrouth, 2 décembre 2025).
Un futur voyage en Afrique
Lors de la conférence de presse à bord du vol de retour vers Rome, le pape Léon XIV a évoqué d’éventuelles destinations pour de futurs voyages apostoliques. L’Afrique est apparue comme un horizon privilégié, avec une mention particulièrement significative : l’Algérie (Voyage apostolique en Türkiye et au Liban : Conférence de presse du pape Léon XIV à bord du vol d’Istanbul à Beyrouth, 30 novembre 2025). Si rien n’a encore été décidé, comme le Pape lui-même l’a souligné, l’intention exprimée est déjà riche de portée historique et ecclésiale. Le Pontife augustinien a partagé son désir de visiter les lieux où saint Augustin, « fils de cette terre », a vécu. Grande figure du christianisme universel, profondément enracinée dans l’Afrique du Nord antique, figure nationale et culturelle majeure, Augustin est respecté en Algérie au-delà des frontières confessionnelles, a-t-il rappelé. Pour Léon XIV, cette reconnaissance ouvre un espace à la fois symbolique et concret pour « construire des ponts » entre les mondes chrétien et musulman.
En envisageant un possible futur voyage en Afrique, le Pape ne fait pas seulement signe vers un continent de récente évangélisation, mais vers l’un des berceaux intellectuels et spirituels du christianisme, d’où ont émergé des figures fondatrices telles qu’Augustin d’Hippone, Tertullien et Cyprien de Carthage, aux côtés de la riche tradition spirituelle et théologique de l’Église d’Égypte, centrée à Alexandrie, qui s’est diffusée jusqu’en Nubie, dans l’actuel Soudan, et à Axoum, dans l’Éthiopie d’aujourd’hui. Le simple fait que l’Afrique soit envisagée comme prochaine destination indique un pontificat attentif au Sud global et aux profondes racines historiques du christianisme africain.
Par Christian Kombe, SJ
Jesuit School of Theology | Hekima University College